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Navy

Hier, sous les tirs des Khmers rouges.

Aujourd’hui, au chevet des orphelins

 

Le « Pays du sourire »... Le Cambodge l’est à nouveau en partie, même s’il a été synonyme de génocide et de terreur. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges se sont emparés de Phnom Penh. J’avais 9 ans.

 

Les dictateurs font toujours le malheur de plusieurs générations. Le régime des Khmers rouges a semé la terreur et détruit des millions de vies au Cambodge. Et ce n’est pas fini. Je suis le papa de 22 enfants et chacun d’entre eux a un rêve en tête. Celui-ci veut devenir ingénieur, pasteur ; celui-là souhaite être médecin, professeur... Le dernier enfant que j’ai accueilli ici à l’orphelinat est une petite fille de 10 ans. Ses yeux ont longtemps exprimé une grande tristesse. Elle commence maintenant juste à sourire de temps en temps. Son grand-père, condamné à 18 ans de prison pour abus sur enfant, avait pris d’horribles habitudes sous la dictature communiste de Pol Pot.

 

Deux garçons jumeaux, orphelins, sont aussi assis ici par terre. Les deux portent des maillots de footballeur. Ils se sont enfuis de chez leur oncle, suite au décès de leurs deux parents, emportés par le sida. Même si le gouvernement et les ONG du pays admettent que l’épidémie est aujourd’hui stabilisée, des milliers de personnes sont toujours infectées, et de nombreux enfants se retrouvent orphelins. Un jour, un moine a entendu ces deux jeunes enfants pleurer devant la pagode, tout près d’ici. Je suis alors allé les chercher et ils vivent maintenant parmi nous à l'orphelinat. J’ai fondé cette structure il y a tout juste cinq ans, et j’y accueille pour le moment 22 enfants. Je suis le père de tous ces jeunes... Parfois, je ne peux pas le croire moi-même : j’ai seulement 44 ans ! L’orphelinat est aujourd’hui reconnu officiellement par le gouvernement cambodgien comme centre d’accueil pour enfants.

Mon nom est Navy Morng. Je suis né dans le nord-ouest du Cambodge près de la ville provinciale de Sisophon. J’étais encore enfant au début du régime des Khmers rouges qui ont pris le contrôle total du Cambodge en 1975. A la tête du parti communiste, Pol Pot a entrepris de ruraliser le Cambodge avec une extrême violence. Son programme reposait sur la création d’une société socialiste sans classes, débarrassée de l’influence capitaliste et coloniale occidentale et de toute religion. Il prônait l'élimination des intellectuels et la rééducation des populations par le travail manuel sans assistance mécanisée. Pour arriver à ses fins, il a fait exécuter sans distinction toutes les élites du pays : tant les membres du gouvernement, les professeurs, les chefs d’entreprises que les soldats. Le Cambodge est ainsi devenu un gigantesque camp de travail forcé. La brutalité du régime a entraîné la mort de plus d’un tiers de la population, dont mon père, ma mère, ainsi que tous mes frères et sœurs. La répression a également touché les minorités ethniques et les immigrés.

 

Une fois adolescent, j’ai été envoyé avec d’autres camarades pour travailler au sein des jeunesses communistes en campagne. La vie y était très difficile. Il nous fallait travailler très dur. Nous étions à l’ouvrage dès 4 heures du matin, creusant et charriant la terre pour construire d’immenses digues, toujours sous la surveillance de nos bourreaux, les Khmers rouges. Le but : maîtriser la nature en construisant de grands réseaux d’irrigation, afin de pouvoir cultiver du riz 12 mois par an, et être ainsi autonome de tout achat de nourriture d’importation et ne dépendre d’aucun autre pays. De l’enfant au vieillard, nous vivions et travaillions tous de la même façon, sans eau courante, sans électricité et sans le minimum vital. J’avais toujours faim, comme tous mes compagnons d’infortune. Le soir, en guise de dîner, nous n’avions souvent qu’une louche de potage de riz avec quelques grains de sel. Nous n’avions ni médicaments, ni hôpital. Nous nous soignions uniquement au moyen d’herbes et de racines traditionnelles. Une société nouvelle et plus juste s’édifiait dans un royaume révolutionnaire, selon les cadres dirigeants de l’Angkar, l’organisation khmère rouge. Toute personne émettant un simple doute quant à la légitimité du parti ou une simple plainte, était considérée comme un traître et abattu sans procès.

 

Les soldats nous avaient tout pris : argent, identité, famille, émotion et joie de vivre. Chaque soir, en rentrant au camp, les préceptes de l’Angkar étaient répétés sans fin. Nous devions à notre tour les ânonner haut et fort. Malgré ce véritable lavage de cerveau à la gloire du parti, nous n’étions pas dupes, bien qu’épuisés et affamés.

 

La situation économique du Cambodge se dégradait de jour en jour. La recherche de boucs émissaires par les Khmers rouges rendait la situation invivable. De plus, la volonté de multiplier les rendements à l’hectare par trois pour les besoins de l’exportation a conduit le parti à affamer encore plus la population cambodgienne. Ce n’est qu’en 1977 que Pol Pot prit conscience de la situation. Il reporta la responsabilité des échecs sur le parti et déclencha de nouvelles purges. A ces fins, le funeste centre d’interrogation et d’exécution S-21 a été créé.

 

En 1979, le Vietnam a envahi le Cambodge pour mettre un terme au régime destructeur des Khmers rouges. Le Cambodge a été libéré, mais nous n’étions toujours pas libres, car nous étions encore sous un régime communiste et sous occupation. Il n’y avait certes plus de tueries arbitraires comme avant, mais nous vivions sur notre territoire sous les ordres et sous l’administration de notre vieil ennemi, le Vietnam. Nous étions tous traumatisés par ces années de terreur et l’occupation vietnamienne s'annonçait longue. Nous étions des survivants, affamés, sans terre et sans famille.

 

Quelques compagnons d’infortune et moi-même sommes retournés dans des villes et des régions désertes. Il fallait s’y débrouiller, repartir de zéro... nous n’avions plus rien ! Sur ces ruines, une nouvelle société essayait de s’organiser et la vie tentait de reprendre le dessus petit à petit. Les marchés, les écoles et les dispensaires ont rouvert timidement. Mais un grand nombre de Cambodgiens ont quitté le pays, essayant d’échapper au désarroi ambiant. Ils ont été nombreux à partir pour les camps de réfugiés thaïlandais le long de la frontière. Là-bas, la vie était également difficile, mais au moins il y avait de la nourriture, une assistance des Nations-Unies, et un espoir d’être réinstallé dans un autre pays. Un beau jour, j’ai décidé à mon tour de m’enfuir pour ces camps avec un groupe de 25 personnes. Nous nous sommes mis en marche en espérant n’être vus par aucune des armées en conflit.

 

Il y avait tant de dangers sur les routes. Les soldats vietnamiens étaient derrière nous et nous tiraient dessus, croyant que nous allions rejoindre les forces des Khmers rouges. Ces derniers nous mitraillaient à leur tour, pensant que nous étions des traîtres... A un moment donné, alors que nous étions assis au milieu d’un champ de mines, je me suis senti complètement désespéré. Des 25 personnes de notre groupe de départ, nous n'étions plus que huit. Les autres s’étaient fait abattre ou avaient sauté sur une mine. Nous n’avions pas mangé depuis des jours et buvions notre propre urine pour survivre. J’étais là, sous un arbre, et n’osais plus bouger. J’avais perdu tout espoir de m’en sortir et de parvenir indemne à la frontière.

 

D’origine bouddhiste comme toute ma famille, je me suis mis à prier. Non pas Bouddha, mais bizarrement j'ai prié le Dieu qui a fait la terre et le ciel et qui m’a créé moi. Et qui, je le croyais, pouvait me sauver. Après un certain temps assis en silence, j’ai entendu une voix qui me disait : « Continue, va de l’avant ! Personne d’autre ne va mourir, tu vas arriver à la frontière. » D’abord, je n’ai pas su d’où provenait la voix. Peut-être de l’arbre ? J’ai d’abord pensé à ma grand-mère décédée... Mais il fallait faire vite : j’ai appelé tout le monde et leur ai parlé de ce que j’avais entendu. Nous nous sommes levés et avons continué à marcher à travers le champ de mines... sans accident !

 

Finalement, nous sommes arrivés dans une plantation de bananes. Plus tard, nous avons trouvé des baies dans la forêt. Nous ne savions pas si elles étaient comestibles, mais nous les avons mangées. Nous sommes enfin parvenus à la frontière thaïlandaise, sans que personne d’autre du groupe ne meure en route.

 

Arrivé dans le camp de réfugiés, j’y ai trouvé une église chrétienne cambodgienne. Je n’étais pas intéressé par cette religion, mais je voulais comprendre ce que d’autres personnes croyaient. J’ai demandé une Bible et j’ai lu la première page qui parle d’un Dieu... qui a créé les cieux et la terre ! Dans le bouddhisme, il n’y a pas de Dieu créateur. Quand j’ai lu ces mots à propos de ce Dieu, j’ai immédiatement pensé au moment où j’étais assis sous cet arbre dans le champ de mines. J’ai alors eu comme une révélation : personne ne m’avait parlé de foi chrétienne, mais ce Dieu-là m’avait sauvé et il m’intéressait désormais !

 

J’avais vu beaucoup d’atrocités, souffert de la mort de mes proches. Alors que j’attendais dans ce camp pour émigrer aux Etats-Unis, les autorités thaïlandaises m’ont forcé à monter dans un bus qui repartait pour le Cambodge ! La vie nous joue parfois de drôles de tours, n’est-ce pas ? Je me suis réinstallé à Sisophon, capitale de la province de Bantey Manchey. Je n’étais plus le même qu’avant. Changé et transformé par ces années de dictature et par la découverte d’un Dieu créateur. J’ai étudié dans une école biblique à Phnom Penh, afin de me familiariser avec l’histoire de ce Dieu qui m’avait répondu dans ce moment d’intense détresse. Ensuite, j’ai suivi une formation d’une année dans une école d’agriculture.

 

Je suis devenu pasteur. J’ai ainsi réalisé ce rêve qui m’habitait depuis longtemps : construire une maison d’accueil pour les orphelins de mon pays. Car après avoir perdu tous les membres de ma famille, je m’étais toujours dit que, si j’avais une fois un peu d’argent, je construirais un lieu de vie pour celles et ceux qui n’ont plus de proches, plus personne pour s’occuper d’eux. J’ai encore du terrain pour développer l’orphelinat. J’ai épousé Sereysokha et nous avons trois enfants. La charge est lourde. Pendant la saison des pluies, nous plantons du riz. J’essaie à ma mesure de faire œuvre utile ici au Cambodge, mais le pays souffre encore de l’héritage que nous ont laissé les Khmers rouges : le système éducatif a par exemple été complètement détruit.

 

Nous vivons aujourd’hui sous une monarchie constitutionnelle. Le Cambodge est touché de plein fouet par la crise économique mondiale. Un bon tiers de la population est considérée comme extrêmement pauvre et plus de la moitié des Cambodgiens n’ont pas accès à l’eau potable.

 

Nous avons donc beaucoup de travail pour que le Cambodge atteigne un niveau de vie « acceptable » et que les populations les plus démunies accèdent aux besoins élémentaires. Je souhaiterais accueillir encore plus d’enfants dans notre centre, mais cela n’est actuellement pas possible pour des raisons financières1. Mon cœur est peiné à la pensée de tous ces orphelins qui vivent encore dans les rues de Phnom Penh… j’aimerais leur donner un cadre de vie sécurisant et une atmosphère familiale qui m’ont tellement manqué !

 

Mais le Cambodge reste le Pays du sourire et je vous encourage à venir nous visiter lors de votre prochain passage en Asie du Sud-Est. Dans la région d’Angkor, vous trouverez une jungle omniprésente... des rivières sinueuses, dont les barques sont remplies de visages accueillants... et des rizières à perte de vue. La cuisine locale y est délicieuse et les frangipaniers centenaires à l’odeur subtile sont magnifiques…

 

1 L’association Partage la Vie est active au Cambodge depuis 2006 et soutient, entre autres projets, l’orphelinat de Navy.

 

Une génération qui a subi des atrocités indescriptibles, ça marque toute une société. La structure de la famille a besoin d’être restaurée. Ce n’est pas seulement une aide à la survie physique, mais la restauration de l’être intérieur – redonner un sens à la vie... – qui  est nécessaire dans bien des régions du monde qui ont subi de telles violences.



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